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L’héritage et l’œuvre de Murshida Sharifa Goodenough

Mémorial de Murshida Sharifa Goodenough
 Silsila Sufian
(1876-1937)

Elise Schamhart et Michel Guillaume


 

Son héritage.

L’héritage de Murshida Sharifa reste avec ceux qui l’ont aimée et suivie. Elle-même n’aurait pas apprécié qu’on les appelle ses ‘disciples’ : « On est toujours le disciple de Murshid » affirmait-elle. C’est certainement vrai dans le monde de l’Unité, mais dans ce bas-monde, c’est tout de même elle qui leur a appris l’essentiel. Et quel est cet essentiel ? C’est que l’avancement dans la voie intérieure n’est pas affaire de connaissances, ni « d’initiations » mais dépend de la bonne attitude envers Dieu et envers la vie. La bonne attitude fait que les connaissances et les initiations deviennent vivantes, c’est-à-dire fructueuses pour soi-même et pour les autres.

Et puis elle a aussi aidé de ses conseils et encouragé beaucoup de mourîds de Pir-o-Murshid qui se trouvaient désemparés après la disparition, de celui-ci et qui ne retrouvaient pas dans la nouvelle direction du Mouvement la largeur et l’élévation d’esprit, ni cet esprit d’universalité, qui avaient régné auparavant. Et elle les a toujours conseillé dans le sens de la tolérance et de l’harmonie.
Il fut un temps en effet ou ces personnes, déçues par la direction un peu étroite prise par l’enseignement du Soufisme et par la manière dont le Shaikh-uk-Mashaikh gérait la nouvelle situation, caressaient l’idée de faire sécession et de fonder un autre mouvement ayant à sa tête Murshida Sharifa. Elle refusa. A l’un de ces déçus, Louis Hoyack, Elise Schamhart, qui était présente, l’entendit répondre assez vivement : « Yet, he is the Shaikh-ul-Mashaikh » ! - « Pourtant, il est le Shaikh-ul-Mashaikh » ! Quels qu’aient été les différents qui les opposaient, sa loyauté restait entière. Et c’est au contraire grâce à ses efforts que beaucoup de mourîds et de leaders importants, dont Sirkar van Stolk, restèrent et travaillèrent en évitant de se séparer de ce Mouvement, quelle que fussent par ailleurs leurs déceptions et leurs réticences ; déceptions et réticences dont nous fûmes souvent les confidents et les témoins.

Il faut aussi parler du petit groupe parisien qui se réunissait autour d’elle. Avant de disparaître, elle en laissa la direction à une mourîde âgée, une des premières mourîdes de Murshid Inayat Khan en France, Yvonne Detraux. Celle-ci avait la même attitude envers Murshid qu’elle avait elle-même, et bien qu’elle n’eut que peu de documents et de conférences à sa disposition (à l’époque, ils n’étaient pas traduits en français), et qu’elle vécut ignorée de la direction du Mouvement – qu’elle-même préférait ignorer tout autant (qu’y aurait-elle gagné ?) - son intériorité, son expérience et ses qualités humaines suffirent à maintenir la cohésion du groupe jusqu’à son décès en 1946. Ce fut elle qui transmit l’initiation à Michel Guillaume quand il eut vingt ans, en même temps que cette chose si précieuse qu’est l’irremplaçable et tranquille exemple d’une spiritualité vraie, vécue dans la vie de tous les jours.

Parmi les autres mourîds parisiens qui se réunissaient autour d’Yvonne Detraux, il y avait Yvonne Guillaume, mère de Michel et mourîde initiée par Murshid, Marie-Madeleine Frère, l’artiste décoratrice Cohen-Cortis, la poétesse Olga Chayès, Jeanne Guérineau, (qui eut le grand mérite de prendre en notes les conférences prononcées par Murshida Sharifa en français à Paris ou à Suresnes) M. Stubert et Mme. Buchmann, et quelques autres, en tout une douzaine de personnes. Mais c’était surtout individuellement qu’elle les voyait et « ranimait la flamme », ce dont beaucoup d’entre nous avaient besoin, car nous étions en plus dans la période noire de l’Occupation.

Si nous avons insisté sur la personnalité d’Yvonne Detraux, ce n’est pas seulement par piété filiale, mais parce que la spiritualité vécue n’a pas besoin de grands éclats, de grandes connaissances théoriques, ni du brillant des paroles pour faire son travail. La pureté de la personne, sa calme intégrité, la justesse de ses paroles, de ses actes et même de ses gestes, transmettent infiniment mieux l’essentiel, la lumière intérieure, que l’éloquence et l’explication, fut-elle savante, de sujets spirituels. Yvonne Detraux, dans sa modestie et sa discrétion foncières, apportait davantage à ses amis que bien des gens dont la réputation de spiritualité, ou la prétention à celle-ci, s’annonçait plus ouvertement.

Que reste-il encore de cet héritage de Murshida Sharifa? Un esprit et un exemple que nous avons essayé de faire revivre au long de ce Mémorial. Un esprit qui vit et vivra en toutes les âmes qui voudront bien s’en inspirer, qui maintiendront vivante dans leur esprit l’image de Murshida Sharifa. Une image à travers laquelle transparaîtra la Lumière irradiée par son Maître. Et ce sera aussi pour ces âmes un exemple qui leur servira de référence pour penser, sentir et agir. Suivant la belle formule d’Olga Chayès : « sa bonté, sa sympathie et sa lumière subsisteront comme un élément de divinité intangible que l’on n’aura garde de profaner par un acte dont elle ne pourrait être solidaire ».

 

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Comment Murshida Sharifa enseignait-elle ?

Comme tout le monde, elle enseignait par ses paroles, publiques ou privées. Sa parole publique, nous en parlerons bientôt. Sa parole privée était marquée par la discrétion de son caractère. D’après nos souvenirs, comme d’après les propos que les uns ou les autres nous ont rapportés, elle ne disait pas directement : « au lieu d’agir comme vous le faites, agissez plutôt ainsi ». Yvonne Guillaume rapportait un jour : « Dans le cours d’une conférence, elle montrait par des exemples apparemment imaginaires certaines imperfections, ou au contraire certaines manières favorables de voir les choses ou de se comporter, et à ce moment elle jetait un bref regard à une personne, un regard qui signifiait nettement : ’tenez, ceci, c’est pour vous’ et l’on comprenait ». Ou bien c’était juste une remarque, mais jamais un reproche, encore moins une accusation.

Elle enseignait encore plus par son comportement, par sa manière d’accueillir les paroles des autres. Alors on savait si elle approuvait ou n’approuvait pas, si elle encourageait dans la bonne voie ou conseillait de réfléchir davantage sur l’attitude à prendre.

Mais par-dessus tout elle enseignait par le silence. Car elle était de ces êtres rares dont les silences sont plus éloquents, communiquent davantage l’essentiel, que toute parole prononcée. Ce que rapporte Michel Guillaume, au début de ce Mémorial, sur son entrevue avec elle en est peut-être un des plus évidents exemples.

 

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Son œuvre.

On ne saurait mieux faire que d’écrire à nouveau ce que son Murshid disait d’elle en 1925 :

« Tous ceux d’entre nous qui savent quelque chose de l’histoire du Mouvement Soufi connaissent le très grand service que Murshida Goodenough a rendu à la Cause en consignant les enseignements sans en changer un iota. Ils estimeront plus tard par-dessus tout le Message tel qu’il a été préservé par Murshida dans sa forme originale ».

C’est en effet grâce à Murshida Sharifa que la plupart des très précieux textes qui composent l’œuvre de Hazrat Inayat ont pu être préservés et ensuite imprimés pour ses disciples et pour le grand public.

Il est nécessaire à ce propos de rétablir une nouvelle inexactitude. On a dit, et on colporte encore en dépit de toute évidence, le bruit qu’elle avait « altéré » les paroles du Maître, et qu’il avait fallu les rétablir ensuite. La réalité est autre. Un fait l’illustre parfaitement. Une première édition de textes de conférences telles qu’elles avaient été prononcées et recueillies par Murshida étant apparue en anglais, éditée par Kluwer en Hollande, le public anglophone protesta. Ce n’était pas du bon anglais, c’était peu lisible, cela « ne passait pas », protestèrent ces lecteurs. On comprendra encore mieux ces réticences si l’on se réfère à un passage de l’éloge de M. de Cruzat-Zanetti que je retranscris ici :

« C’est ce sentiment exalté de loyauté qui me fournit l’occasion d’observer avec admiration… sa seule attaque directe, écrasante, mais qui resta toujours dans les bornes que s’imposaient son intelligence si admirablement développée et sa parfaite éducation. J’étais la victime de cette attaque. Elle s’imaginait que j’en avais pris à mon aise avec « la parole sacrée »…

Et encore ceci, de la même personne :

« Il m’arriva une fois de suggérer qu’elle seule était à même de fournir l’expression voulue de ce qui devait frapper chacun comme présentant l’aspect d’un amas informe de notes et de transcriptions. Elle riposta immédiatement : « chaque phrase, chaque mot laissé par le Murshid était de forme parfaite ! » Elle donna là un magnifique exemple d’une conception de la loyauté. Mais je n’en maintiens pas moins mon point de vue ».

Pour répondre à ces critiques du public, M. van Pallandt, aidé d’une personne anglaise, remania plus tard les textes qui composent maintenant une partie de la collection dite des ’Volumes’ en anglais, édités chez Barrie and Rocliff.

Plus tard cependant, un comité de plusieurs personnes chercha à revenir aux paroles authentiques. On réexamina les sténographies d’époque et les compte-rendus manuscrits de la main de Murshida Sharifa. Quelques nouveaux « Volumes » de la collection sont issus de ce travail.

 Nous donnerons ici un exemple typique.
Voici un texte sténographique tel qu’il a été transmis littéralement par Murshida Sharifa. Il est tiré de « The Artt of Painting » - Suresnes 9 July 1924. ‘The art of painting is as ancient as humanity. In all ages it has existed, not in the same form as it exists now’.
Cette phrase se retrouve identique dans la première édition du livre « Yesterday, Today and Tomorrow », Chapitre IV.
Elle se retrouve, ainsi arrangée, dans le Vol. X de l’édition actuelle : “Art : Yesterday, Today and Tomorrow”, chap. VI, p. 180: ‘The art of painting is as ancient as the human race. It has existed in all ages, though not in the same form as to-day’. Evidemment c’est du meilleur anglais, mais ce ne sont pas les mots que Pir-o-Murshid a prononcés.
Nous n’émettons aucun jugement sur la valeur ou la légitimité du procédé. Nous disons seulement qu’il est faux de prétendre que Murshida Goodenough a « altéré » les paroles de Murshid. La vérité est que c’est exactement l’inverse.

 

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Son apport personnel

Sous le titre général de The Voice of Inayat Series – (Série : La Voix d’Inayat), Murshida Sharifa publia trois opuscules : Akibat, Life after Death - (Akibat, La vie après le Mort – Août 1918), Love, Human and Divine – (L’Amour, Humain et Divin – Février 1919), et The Phenomenon of the Soul – (Le Phénomène de l’Ame – Avril 1919).

Le contenu de ces opuscules semble avoir été exactement mémorisé à partir de conférences prononcées par le Maître, puis transcrites par elle-même, comme elle s’en explique :

« Etant sous la direction spirituelle de Pir-o-Murshid Inayat Khan, le porteur du Message Soufi au monde Occidental, cela fut mon grand privilège d’entendre de sa bouche quelque choses de la vérité essentielle enseignée par tous les grands maîtres du monde. Consciente de la valeur de ses conférences, et considérant la grande importance qu’elles pourraient revêtir à cette époque de réveil spirituel, j’ai essayé de confier au papier un compte-rendu de celles-ci, que j’ai intitulé ‘ Collection : la Voix d’Inayat ‘, espérant qu’elles seront utiles à ceux qui foulent ce chemin »

Puis il existe, écrit et corrigé par elle-même, un recueil en anglais de 45 textes ou conférences, intitulé The Ocean Within. (Nous lui avons fait des emprunts au Chapitre II). Ce recueil comporte des souvenirs sur son Murshid, des enseignements sur la vie intérieure, des remarques sur l’œuvre de Jelal-uddin-Rumi, de Dante et de Shakespeare, toujours dans une perspective mystique. L’ensemble attend encore une édition anglaise et une traduction française.

Il existe enfin une œuvre beaucoup plus volumineuse constituée par les compte-rendus de ses conférences en français, prises à la volée par Mlle. Guérineau et complétées grâce à l’aide d’auditeurs de ces conférences, notamment Yvonne Guillaume, et Vilayat Khan pour certaines. Elles ont été transcrites, mises au net et publiées bien des années plus tard par Michel Guillaume. Un premier recueil fut offert au public par les Editions La Colombe en 1962, sous le titre – assez malheureux à notre sens - de Soufisme d’Occident, (comme si il y avait deux Soufismes, un pour chaque partie du monde. Ils risqueraient alors de se regarder en chiens de faïence, à l’instar de ce que font trop souvent l’Orient et l’Occident ! Le Soufisme est universel ou il n’est pas). Les autres conférences de Murshida Sharifa couvrent neuf « Cahiers » actuellement en photocopies, mais dont des extraits peuvent être consultés sur le site Internet. Ces Cahiers sont intitulés respectivement : Conférences, La Voie de la Beauté, L’Esprit et la Matière, Le Chemin de l’Idéal, La Nature et la Nature de l’homme, Le Mot, le Langage et la Poésie, La Musique de la Vie, Le Livre de la Sagesse Pratique, Conférences pour les Mourîds. Et il reste un certain nombre de conférences à réviser et à publier.

En détailler le catalogue dans ce Mémorial n’aurait pas grand intérêt. Par contre le caractère de l’enseignement que Murshida Sharifa y dispense mérite qu’on s’y attache. Elle y explique la plupart des sujets principaux qu’a développés Hazrat Inayat Khan en les montrant sous un éclairage plus pratique, plus familier. Elle indique le plus souvent la manière dont nous pouvons les appliquer aux détails et aux circonstances de notre vie. Pourtant cela n’a rien d’une vulgarisation. Sa parole conserve la même lumière, je dirai le même « charisme » que celle de son Maître. Et si la saveur en est légèrement différente, la nourriture qu’elle nous apporte possède la même force nutritive et le bénéfice que l’on en retire est complémentaire.

On peut dire que ce qui caractérise à la fois de la vie et de l’œuvre de Murshida Sharifa Goodenough, c’est la complémentarité par rapport à la vie et à l’œuvre de Hazrat Inayat Khan. Par sa vie elle a prouvé que le Soufisme pouvait être vécu et mené au terme de sa quête par une personne occidentale située en retrait de toute confession et obédience religieuse, montrant ainsi l’universalité spirituelle et la liberté du Message Soufi de son Maître. Par son enseignement propre, elle nous indique la manière de mieux appliquer pour nous-mêmes « la leçon de vie », la leçon d’harmonie, prêchée et offerte par son Maître Hazrat Inayat Khan à toutes les âmes qui sont exposées aujourd’hui et le seront demain à toutes les dégénérescences et à tous les désordres de notre monde moderne,

 

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Mémorial Murshida Sharifa Lucy Goodenough Conclusion

 

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