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Murshida Sharifa Lucy Goodenough


LE MYSTICISME DU SON

Murshida Sharifa Lucy Goodenough


 

C'est un sujet si vaste que toute une vie ne suffirait pas pour l'approfondir, car tout est son, puisque tout est vibration. Cette vibration, nous ne l'entendons pas se produire, mais ce que nous en percevons est le son. Tout est sons par conséquent, mais nous ne les entendons pas tous. Cependant, à mesure que notre ouïe devient plus aiguë nous percevons davantage de sons et à mesure que notre intelligence s'ouvre, ces sons nous disent des choses vraies, variées, profondes.

 

La première chose qui fut - dit l'Évangile - fut le son, le Verbe. Ceux dont le sens intérieur est ouvert peuvent percevoir cela en toutes choses: avant que ne se produise quoi que ce soit, un mouvement, une manifestation de quelque nature, ce qui se produit en premier, c'est le son.

 

Très peu d'êtres connaissent la signification du son. Il y en a même qui s'aperçoivent à peine du ton d'une voix, du ton dans lequel on dit certaines paroles. Et avec l'extériorisation de notre vie qui augmente toujours, nous sommes moins portés à faire attention aux sons. Mais aussi, en étant plus attentifs au son, nous sommes davantage attirés par la vie intérieure, la vie originelle, vers la source de tous les êtres.

 

Le son est de toutes les choses que nous percevons celle qui est la moins concrète: même la lumière, même la couleur ont quelque chose de plus concret. Le son est expressif plus que toute autre chose; il parle à notre sentiment plus que quoi que ce soit. Le son fait plus d'impression sur nous, nous éveille, nous calme, nous tranquillise plus que n'importe quoi d'autre. Le son est plus subtil, aussi, dans ses manifestations que la pensée et le sentiment. Toutes les autres manifestations suivent le son et en dérivent, puisque le son est la manifestation originelle d'où viennent toutes les autres choses que nous sentons, pensons et percevons par nos sens.

 

Le son se distingue tout d'abord par ce que nous nommons le ton. Il est plus ou moins profond. Puis il y a différentes qualités du son. Celles-ci se distinguent par ce que nous appelons par exemple le timbre, les rythmes intérieurs du son.

 

Dans la musique, il n'y a que le son seulement, et la musique exprime plus que ne peuvent le faire les paroles. Être privé de lumière est triste, moins triste cependant que d'être privé de son, car le son donne la vie plus que la lumière.

 

Il y a deux variétés de son: le son intérieur et le son extérieur; le son intérieur qui existe toujours, mais que nos oreilles physiques n'entendent pas; et le son extérieur que nous percevons au moyen des oreilles. Le son physique nous dit déjà tant de choses sur le monde physique! Mais le son intérieur dit plus de choses encore à ceux qui savent l'entendre. Le son est créateur par ses tons et aussi par son rythme. Chaque son a en lui l'un, ou l'autre, ou plusieurs des éléments que les mystiques distinguent. Un son peut avoir en lui l'élément "feu" ou l'élément "eau" et agit sur nous selon l'élément ou les éléments qui sont en lui. Si le son a en lui l'élément, ce n'est pas que le son l'ait absorbé, il le contient au contraire; c'est du son que l'élément se manifeste comme vibration puis sous forme d'atomes. Cela devient alors eau, feu, etc., élément tangible que nous pouvons reconnaître par nos sens physiques. Il y a des sons qui agissent beaucoup par l'élément qu'ils contiennent. Il est dit que Tansen, le célèbre chanteur mystique à la cour de l'empereur Akhbar, allumait des cierges par son chant. Et on peut aussi rappeler que les Contes d'Hoffmann, pendant des années, ne furent pas joués à Vienne, car à la première représentation qu'on en donna, le théâtre brûla. C'est, dit Pir-o-Murshid Hazrat Inayat Khan, parce que cet opéra contenait l'élément "feu".

 

Il y a des sons qui produisent un effet de douceur, ils apaisent par l'action de l'élément "eau", d'autres donnent la tranquillité, le repos par l'élément "éther". Ce serait l'occupation de toute une vie de distinguer ces différents sons.

 

Pir-o-Murshid Hazrat Inayat Khan dit que les mystiques, en Orient, se promènent le long des fleuves, écoutant le bruit de l'eau pour éveiller l'ouïe et, par là, éveiller le son intérieur. Ils mettent des coquilles près de leurs oreilles pour que le son qu'ils y entendent éveille leur conscience au bruit intérieur. Et pourquoi cherchent-ils à entendre intérieurement le son? C'est parce qu'il est créateur, il est révélateur de ce qui a été, qui est, et qui sera. Il correspond à notre être le plus intime qui commence à vibrer avec ce son intérieur, et par là, le mystique est élevé au-dessus de sa vie terrestre; il sent la vie qui existe toujours et n'est pas sujette à des changements. S'il y a détérioration constante, c'est à la surface, loin de la source qui crée continuellement.

 

Chez un être humain, la voix fait plus d'impression que n'importe quoi. Ce n'est pas un sujet auquel on donne en général beaucoup d'attention. Il est pourtant de grande importance; quand on ne fait que lire les mots, chacun de ceux qui les lisent comprend, pense ou sent à peu près la même chose; mais quand quelqu'un spontanément les prononce, le timbre de la voix peut tout changer. Il dit la nature de l'être, son caractère, ses conditions actuelles, même son avenir. On peut entendre s'il est calme ou non. Et par la voix d'un être, on peut aussi savoir s'il est en voie d'avancement ou si un échec l'attend; si, malade, il est en voie de guérison ou si ses forces l'abandonnent; s'il a connu des sentiments profonds, s'il a été épris de quelque chose de grand, de très profond ou s'il vit à la surface. Et souvent, en entendant passer quelqu'un qu'on ne voit pas, on peut connaître les circonstances de sa vie. J'ai habité un petit appartement près d'une porte cochère. J'entendais souvent: "La porte s'il vous plaît". Il habitait là des gens qui avaient une nombreuse famille et recevaient leurs fils et leurs belles-filles. Je les connaissais très bien par la voix: l'une occupait un certain rang et ne pensait pas à grand chose dans la situation élevée où elle se trouvait; une autre était très douce; une autre, très timide. Je reconnaissais les fils aussi. Tout s'entendait dans la voix, pourtant je ne les voyais pas.

 

Les mots que l'on dit font moins d'effet que le ton avec lequel on les prononce. Des mots doux n'ont aucun effet lorsqu'ils sont dits sur un ton brusque. Tout l'effet d'un mot qui veut être dur est perdu s'il est dit sur un ton chancelant. Si une mère fait une réprimande à un enfant d'une voix vacillante, l'enfant rira et recommencera; si une personne dit un mot d'un ton ferme, l'enfant écoutera, se redressera.

 

En ce qui concerne les lettres, les mots, nous sommes tellement habitués à les lire que la plupart d'entre nous veulent les voir écrits plutôt que de les entendre. Si on dit à quelqu'un une chose intéressante, tous les autres diront: "Ah! je voudrais l'écrire, le noter. Je m'en rends ainsi mieux compte". Il n'y a que les petits enfants qui soient exacts pour le son, surtout les enfants de trois à sept ans. Très souvent, un petit enfant corrigera la prononciation d'une grande personne; et nous, en lisant, nous voyons la forme de la lettre qui est une simplification du son, qui rend le sens moins subtil, moins exact, moins varié. L'on dit souvent: "Dans le mysticisme, tout est tellement vague! Nous voudrions des choses précises, exactes, concrètes". Les exemples que j'ai donnés peuvent nous montrer que les choses exactes, concrètes comme un mot écrit, imprimé, sont beaucoup moins précises que ce même mot prononcé. Il y a beaucoup de tons possibles dans la parole. Le même mot prononcé par dix personnes n'aura pas le même son. Il y a aussi différentes prononciations des lettres. Par exemple les K, les P, les R, les L, ne sont pas prononcés de la même façon dans les différentes régions d'un même pays; dans l'écriture, tout cela se perd. Il en est de même de toute chose. Si nous voulons quelque chose que l'on puisse tenir entre les deux mains, elle ne sera pas précise. Ce sont les choses subtiles, fluides, qui peuvent changer facilement, qui sont les plus exactes.

 

Chaque son que nous entendons, a un effet sur nous; il nous élève ou nous abaisse, nous rend heureux ou nous attriste, nous fortifie ou nous affaiblit. Il en est de même de chaque lettre, de chaque mot. En outre, selon nos dispositions, selon les conditions dans lesquelles nous vivons, les sons émis par nous changent, et les mots changent aussi. C'est pour cela que la prononciation des mots a changé à travers les siècles. Par exemple, dans beaucoup de mots, le K dur est devenu un C, le S est devenu un Z. Nous voyons cela dans l'histoire de bien des langues. Les lettres changent ainsi tellement les mots et ceux-ci se transforment si entièrement qu'on ne les reconnaît plus. Cela ne se produit pas par hasard, mais parce que la condition d'esprit des gens change. Par exemple, les uns ont tendance à prononcer les consonnes de façon dure: le B devient P; d'autres ont une prononciation douce: le P se rapproche du B. Ce sont deux tendances contraires: les uns vont dans un sens, les autres dans une autre.

 

Le nom que nous portons possède une très grande influence sur nous, d'abord par les sons qui le composent, ensuite par son rythme, puis par les lettres qu'il comporte, par le nombre des lettres, leur caractère, l'élément qui est dans leur son, et aussi par leur forme. Quand nous entendons prononcer un nom il s'imprime dans notre esprit et produit un effet sur nous. Les mystiques disent que le tout premier son est HOU, qu'ils donnent à Dieu et considèrent comme le plus sacré. Ce Hou, en arrivant à la surface, devient A, première lettre de tous les alphabets. C'est de là qu'est venu le nom HAWA (pron. Haoua), c'est-à-dire EVE, la mère de toute la race humaine et ce mot EVE signifie le HAWA, l'origine de toutes les races. Tous les mots qui ont beaucoup de A en eux montrent beaucoup d'énergie, de force. C'est d'ailleurs à propos du A que nous pouvons voir un de ces changements dont j'ai parlé, qui s'est opéré: A est le son le plus énergique, le plus mâle. Mais dans beaucoup de langues européennes, l'A est devenu terminaison féminine. Il a changé de place, pourtant cela ne l'a pas fait changer de caractère. L'I a un caractère féminin. Mais il n'est pas employé comme terminaison féminine. Quand les langues ont été changées, elles perdent leur impulsion première; cette impulsion dévie et change de nouveau avec le temps. Cependant une certaine influence demeure. On ne donnerait pas à un enfant pour le câliner, le bercer, un nom qui aurait six R; on emploierait ces R pour le stimuler. On ne lui chanterait pas un petit air sur "Rarararara"!

 

Les tous premiers sons que prononce un petit enfant ont une grande importance: ils indiquent la nature de l'enfant et aussi sa destinée. Hazrat Inayat dit qu'il faut faire très attention aux premiers sons qu'il émet. Et ces sons sont très différents. Un petit garçon de vingt mois ne parlait pas encore. Une dame lui dit: "Tu ne m'aimes pas?" Il répondit: "Rara". L'entourage l'interpréta comme: "non", mais le vrai sens de cette syllabe est autre. Les Égyptiens avaient une syllabe "RA", très puissante et qui exprime beaucoup de choses. Il y a aussi des syllabes qui annihilent l'effet de ce qui suit. C'est l'effet de la syllabe "O, AU, EAU", au commencement d'un mot. Si l'on connaissait le mysticisme du son, l'on se servirait différemment des noms; des uns pour produire un certain effet, d'autres pour produire un effet contraire. Il y a des gens qui aiment tellement leur nom qu'ils ne voudraient pas le donner, ou, au contraire, voudraient le donner pour cette raison. Il y a des êtres qui n'aiment pas leur nom, ceci pour différentes raisons, bien que leurs parents aient été très contents de le leur donner. La raison principale pour laquelle ils en sont satisfaits ou non est l'accord entre l'être et celui qui le porte. C'est pourquoi il est très bon de changer de nom à différentes époques de la vie. Les mystiques changent ainsi de nom et nous en trouvons des traces dans la Bible: Abraham changea de nom, Saint Paul aussi, et beaucoup d'autres encore. Il existe dans tous les pays des légendes qui disent que si l'on sait le nom d'un être, l'on a du pouvoir sur lui; et dans les races primitives il y a un usage basé sur cette croyance. On donne à un être un nom secret et tout le monde l'appelle par un autre nom pour que personne ne puisse avoir un pouvoir sur lui par la connaissance de ce nom. Le nom est un son, une vibration. Si on connaît la vibration d'un être, on peut le faire vibrer, le faire jouer comme un instrument. Cela est vrai non seulement pour l'être humain, mais aussi pour les objets, les oiseaux, les animaux. Connaître leur nom, c'est connaître leur note intérieure. Bien rares sont ceux qui sont capables de les connaître.

 

Les mystiques de toutes les époques ont connu les secrets de la vie par l'attention qu'ils ont portée aux sons. Hazrat Inayat Khan avait fait cette étude et il la possédait entièrement. C'est un art très difficile, c'est un art très subtil. Et même, la science du son a été beaucoup plus connue dans les siècles passés que maintenant. Dans les théâtres grecs, l'on pouvait prononcer un mot en n'importe quel point et partout on l'entendait. Nous construisons des salles de théâtre bien différentes!

 

Il faudrait souhaiter le développement de cette recherche si importante. On obtient la guérison par le son; on donne la vie par le son. On peut délier, éveiller son âme et ses facultés par le son. Et si on veut par le développement intérieur entendre une voix intérieure, si l'on arrive à entendre le son primordial, on est dans une sphère où rien ne touche plus, où tous les troubles de la vie et de la mortalité disparaissent. C'est cela qui fait connaître la vie éternelle et c'est cela qui fait entrer dans l'immortalité.

 

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Vibration

 

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